20.01.2008
L'odeur Des Pommes.....
On entre dans la cave. Tout de suite, c’est ça qui vous prend. Les pommes sont là, disposées sur des claies…. Des cageots renversés.![]()
On n’y pensait pas. On n’avait aucune envie de se laisser submerger par un tel vague à l’âme. Mais rien à faire. L’odeur des pommes est une déferlante. Comment avait-on pu se passer si longtemps de cette enfance âcre et sucrée ?
Les fruits ratatinés doivent être délicieux, de cette fausse sécheresse où la saveur confite semble s’être insinuée dans chaque ride. Mais on n’a pas envie de les manger. Surtout ne pas transformer en goût identifiable ce pouvoir flottant de l’odeur. Dire que ça sent bon, que ça sent fort ?![]()
Mais, non. C’est au-delà… Une odeur intérieure, l’odeur d’un meilleur soi. Il y à l’automne de l’école enfermé là. A l’encre violette on griffe le papier de pleins, de déliés.
La pluie bat les carreaux, la soirée sera longue…![]()
Mais le parfum des pommes est plus que du passé. On pense à autrefois à cause de l’ampleur et de l’intensité, d’un souvenir de cave salpêtrée, de grenier sombre. Mais c’est à vivre là, à tenir là, debout. On a derrière soi les herbes hautes et la mouillure du verger.![]()
Devant, c’est comme un souffle chaud qui se donne de l’ombre. L’odeur a pris tous les bruns, tous les rouges, avec un peu d’acide vert. L’odeur a distillé la douceur de la peau, son infime rugosité. Les lèvres sèches, on sait déjà que cette soif n’est pas à étancher. Rien ne se passerait à mordre une chair blanche.
Il faudrait devenir octobre, terre battus, voussure de la cave, pluie, attente. L’odeur des pommes est douloureuse. C’est celle d’une vie plus forte, d’une lenteur qu’on ne mérite plus.
Philippe DELERM.
17:23 Publié dans Delerm | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : pomme
13.01.2008
Le Journal du Petit Déjeuner....
C’est un luxe paradoxal. Communier avec le monde dans la paix la plus parfaite, dans l’arôme du café. Sur le journal, il y a surtout des horreurs, des guerres, des accidents. Entendre les mêmes informations à la radio, ce serait déjà se précipiter dans le tress des phrases en coup de poing.
Dans les films, les journaux sont souvent symbolisés par la frénésie des rotatives, les cris surexcités des vendeur dans la rue. Mais le journal que l’on découvre au petit matin dans sa boîte aux lettre n’a pas la même fièvre. Il dit les nouvelles d’hier : ce faux présent semble venir d’une nuit de sommeil. Et puis les rubriques sages comptent davantage que le sensationnel. Om lit la météo, et c’est d’une abstraction très douce : au lieu de guetter au-dehors les signes évidents de la journée, on les infuse dedans, dans l’amertume sucrée du café.
La page des sports, surtout, est immuable et rassurante : les défaites y sont toujours suivies d’espoirs de revanche, les échéances se renouvellent avant que les tristesses ne soient consommées… Il ne se passe rien, dans le journal du petit déjeuner, et c’est pour ça que l’on sit précipite. On y allonge la saveur du café chaud, du pain grillé. On y lit que le monde se ressemble, et que le jour n’est pas pressé de commencer….
Philippe DELERM...
02:22 Publié dans Delerm | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : journal
06.01.2008
Le Dimanche Soir......
Le dimanche soir ! On ne met pas la table, on ne fait pas un vrai dîner. Chacun va tour à tour piocher au hasard de la cuisine un casse-croûte encore endimanché….. très bon le poulet froid dans un sandwich à la moutarde, très bon le petit verre de bordeaux bu sur le pouce pour finir la bouteille.
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Les amis sont partis sur le coup de six heures. Il reste une longue lisière. On fait couler un bain. Un vrai bain de dimanche soir, avec beaucoup de mousse bleue, beaucoup de temps pour se laisser flotter entre deux riens ouatés, brumeux. Le miroir de la salle de bains devient opaque, et les pensées se ramollissent.
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Surtout ne pas penser à la semaine qui s’achève, encore à celle qui va commencer. Se laisser fasciner par ces petites vagues au bout des doigts fripés par la mouillure chaude. Et puis, quand tout est vide, s’extirper enfin. Prendre un bouquin ? Oui, tout à l’heure. A présent, une émission télévisée fera l’affaire. La plus idiote conviendra. Ah….. regarder pour regarder, sans alibi, sans désir, sans excuse !
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C’est comme l’eau du bain : une hébétude qui vous engourdit d’un bien-être palpable. On se croit tout confortable jusqu’à la nuit, en pantoufles dans sa tête. Et c’est là qu’elle vient, la petite mélancolie.
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Le téléviseur peu à peu devient insupportable, et on l’éteint. On se retrouve ailleurs, parfois jusqu’à l’enfance, avec de vagues souvenirs de promenades à pas comptés, sur fond d’inquiétudes scolaires et d’amours inventées. On se sent traversé.
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C’est fort comme une pluie d’été, ce petit vague à l’âme qui s’invite, ce petit mal et bien qui revient, familier….. c’est le dimanche soir.
Tous les dimanches soir sont là, dans cette fausse bulle où rien n’est arrêté. Dans l’eau du bain les photos se révèlent.
Philippe DELERM
14:24 Publié dans Delerm | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
01.01.2008
Le Premier Croissant de l'année...2008
On s'est réveillé le premier. Avec une prudence de guetteur indien on s'est habillé, faufilé de pièce en pièce. On a ouvert et refermé la porte de l'entrée avec une méticulosité d'horloger. Voilà. On est dehors, dans le bleu du matin ourlé de rose : un mariage de mauvais goût s'il n'y avait le froid pour tout purifier.
On souffle un nuage de fumée à chaque expiration: on existe, libre et léger sur le trottoir du petit matin. Tant mieux si la boulangerie est un peu loin. Kerouac mains dans les poches, on a tout devancé: chaque pas est une fête. On se surprend à marcher sur le bord du trottoir comme on faisait enfant, comme si c'était la marge qui comptait, le bord des choses. C'est du temps pur, cette maraude que l'on chipe au jour quand tous les autres dorment.
Presque tous. Là-bas, il faut bien sûr la lumière chaude de la boulangerie.... c'est du néon, en fait, mais l'idée de chaleur lui donne un reflet d'ambre. Il faut ce qu'il faut de buée sur la vitre quand on s'approche, et l'enjouement de ce bonjour que la boulangère réserve aux seuls premiers clients.... complicité de l'aube.
-Cinq croissants, une baguette moulée pas trop cuite !
Le boulanger en maillot de corps fariné se montre au fond de la boutique, et vous salue comme on salue les braves à l'heure du combat.
On se retrouve dans la rue. On le sent bien: la marche du retour ne sera pas la même. Le trottoir est moins libre, un peu embourgeoisé par cette baguette coincée sous un coude, par ce paquet de croissants tenu de l'autre main. Mais on prend un croissant dans le sac. La pâte est tiède, presque molle.
Cette petite gourmandise dans le froid, tout en marchant: c'est comme si le matin d'hiver se faisait croissant de l'intérieur, comme si l'on devenait soi-même four, maison, refuge. On avance plus doucement, tout imprégné de blond pour traverser le bleu, le gris, le rose qui s'éteint. le jour commence, et le meilleur est déjà pris..........
Philippe DELERM.
10:00 Publié dans Delerm | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : croissant delerm
23.12.2007
Le Paquet De Gâteaux du Dimanche Matin...
Des gâteaux séparés, bien sûr. Une religieuse au café, un paris-brest, deux tartes aux fraises, un mille-feuille. A part pour un ou deux, on sait déjà à qui chacun est destiné...... mais quel sera celui-en-supplément-pour-les-gourmands ? On égrène les noms sans hâtes.
De l' autre côté du comptoir, la vendeuse, la pince à gâteaux à la main, plonge avec soumission vers vos désirs; elle ne magnifeste même pas d' impatience quand elle doit changer de carton..... le mille-feuille ne tien pas.
C'est important ce carton plat, carré, aux bords arrondis, relevés. Il va constituer le socle solide d'un édifice fragile, au destin menacé.
- Ce sera tout !!!!
Alors la vendeuse engloutit le carton plat dans une pyramide de papier rose, bientôt nouée d'un ruban brun.
Pendant l'échange de monnaie, on tient le paquet par en dessous, mais dès la porte du magasin franchie, on le saisit par la ficelle, et on l'écarte un peu du corps. C'est ainsi. Les gâteaux du dimanche sont à porter comme on tient un pendule. Sourcier des rites minuscules, on avance sans arrogance, ni fausse modestie. Cette espèce de componction, de sérieux de roi mage, n'est-ce pas ridicule ? Mais non.
Si les trottoirs dominicaux ont goût de flanerie, la pyramide suspendue y est pour quelque chose.... autant que çà et là quelques poireaux dépassant d'un cabas.
Paquet de gâteaux à la main, on a la silhouette du professeur Tournesol... celle qu'il faut pour saluer l'effervescence d'après messe et les bouffées de P.M.U., de café, de tabac.
Petits dimanches de familles, petits dimanches d'autrefois, petits dimanches d'aujourd'hui, le temps balance en ostensoir au bout d'une ficelle brune. Un peu de crême pâtissière a fait juste une tache en haut de la religieuse au café.........................
Philippe DELERM.
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